Yvette Pares

et

l'hôpital de Keur Massar

A partir des résultats obtenus sur la lèpre avec les plantes africaines, Yvette Parès a été initiée à la médecine traditionnelle africaine en particulier par Daddi Diallo, grand maître de la tradition Peul.
Un hôpital a été créé à Keur Massar à côté de Dakar, où des milliers de lépreux ont pu être traités avec succès. Cet hôpital est ensuite devenu un centre de traitement du sida par les plantes ainsi que de nombreuses autres pathologies infectieuses ou non. Durant les quatre dernières années de sa vie passées en France, Yvette Parès a mis au point des traitements équivalents à ceux qu'elle utilisait en Afrique avec des plantes européennes créant une nouvelle médecine des plantes capable de remplacer les antibiotiques avec efficacité.

 

 

Présentation de l’hôpital Keur Massar (Sénégal)

par Djibril Ba, directeur de l’hôpital

 

Que de vies brisées à la fleur de l’âge par la lèpre, cette horrible maladie qui a traversé tous les âges de l’humanité ?

Combien de loques humaines au regard éteint par la souffrance et la désespérance charrient-elle sur son long chemin ?

Le sujet peut sembler hors d’actualité. Notamment au Sénégal où la célébration de la Journée Mondiale de La Lèpre est une occasion renouvelée pour les associations de malades de réclamer avec insistance la refonte du statut de village de reclassement social.

Elles exigent, plus précisément, l’abrogation de la loi 76-03 du 25 mars 1976 qui consacre leur marginalisation. La réalité est que, naguère placés à la périphérie de grandes villes, la plupart des villages dereclassement social en sont devenus des quartiers parmi les plus importants…

 

Les praticiens de Keur Massar

 

Par exemple, dans le plus grand village de reclassement social du Sénégal, Mballing, dans la proche banlieue de Mbour, à 80km de Dakar, les patients lépreux ne forment aujourd’hui qu’une petite communauté de 300 âmes au sein d’une population totale de 5600 habitants.

On se rend bien compte, ainsi, que cette situation est bien loin de celle du début des années 1960 quand la jeune professeur Yvette Parès débarqua à Dakar où les patients lépreux, affreusement marqués par les séquelles de la maladie, se remarquaient à tous les coins et recoins de la capitale, aux alentours des lieux de culte en particulier, mendiant leur subsistance.

Cette revendication dénote aussi le recul incontestable de la maladie. La prévalence de la maladie a fortement chuté au point qu’elle ne peut plusêtre considérée comme cas majeur de santé publique.

L’on doit ces résultats à la lutte sans relâche qui a été menée par plusieurs bonnesvolontés charitables et des œuvres caritatives nationales et étrangères en appoint au programme national de lutte

contre la lèpre.

L’Hôpital Traditionnel de Keur Massar est partie prenante de ce mouvement d’ensemble. Lieu de rencontre et de partage, il se veut pont interculturel qui se singularise plutôt par ses résultats, la noblesse de ses objectifs,  que par ses moyens.

 

Le centre de soins antilépreux de Keur Massar

Et conter son histoire, c’est  porter un témoignage sur la part qui est celle du centre de soins anti lépreux de Keur MASSAR, baptisé plus tard Hôpital Traditionnel de Keur MASSAR mais c’est également rendre hommage, posthume ou vivant, au delà de ses fondateurs et de son vaillant personnel, à l’Université de Dakar, au gouvernement du Sénégal, à toutes les personnes privées sénégalaises et étrangères, à toutes les œuvres caritatives sénégalaises, européennes et américaines qui ont contribué, peu ou prou, à ce que l’on peut fièrement présenter aujourd’hui comme un emblème du donner et du recevoir qui doit préfigurer la civilisation de demain. 

Or, demain c’est aujourd’hui, déjà !

 

Les recherches biologiques sur la lèpre 

Le Professeur Yvette PARES débuta ses recherches sur la lèpre en 1969. Pourquoi la lèpre ? 

 

Le sujet du point de vue académique lui fut suggéré par ses formateurs mais il va sans dire que d’autres raisons furent également déterminantes.

On peut ainsi évoquer la curiosité scientifique, le gout du challenge mais également la volonté de venir en secours à son prochain.

En arrivant à Dakar en 1960, la jeune scientifique française, Yvette Parès, ne pensait pas qu'elle emprunterait un sentier à rebrousse-chemin de celui de la colonisation.

En effet, autant la colonisation s'est voulue **civilisatrice**, autant la démarche de Yvette Parès s'est révélée, en fin de compte, réconciliatrice. 

Réconcilier l'Afrique avec son passé ! 

 

Comment accepter qu’au 20ème siècle finissant, alors qu’on parlait de l’éradication de toutes les pathologies épidémiques auxquelles l’humanité avait payé un lourd tribut, une d’entre elles, la lèpre, continuât de résister ? La raison en était qu’aucune tentative de cultiver le bacille de Hansen  n’avait pu aboutir. On ne pouvait donc pas parler de vaccin comme pour les autres maladies. On s’était résolu, de guerre lasse, à élaborer des traitements anti lépreux en  se fondant sur l’analogie entre le bacille de Hansen et le bacille de Koch (Tuberculose).

Il fut ainsi créé un Centre de Recherches Biologiques de la Lèpre au sein de la Faculté des Sciences de l’Université de Dakar où l’équipe se mit à l’œuvre avec la collaboration précieuse de Sœur Lenaik qui fournira les matériaux biologiques prélevés sur les malades. 

En 1973, les recherches furent couronnées de succès.

On était parvenu à la multiplication du bacille de Hansen dans l’huile de paraffine. Elles firent l’objet de publications dans plusieurs revues scientifiques. Mais elles déclenchèrent aussitôt une tempête de réactions outrées. 

La cause en était que l’équipe de recherche et le Professeur Yvette Parès n’étaient guère disposées à remettre, à l’aveuglette, les souches ainsi obtenues d’autant plus que la situation internationale se caractérisait par l’absence d’une souche de référence. 

Elle proposait plutôt la reprise, n’importe où et par n’importe qui, de la démarche expérimentale qui a été la sienne pour pouvoir comparer les résultats obtenus. En vain.

Mais forte du soutien du doyen de la Faculté des Sciences, le Professeur Souleymane Niang et du Président de la République en personne, Leopold Sedar Senghor, l’équipe tient tête. Le Président Senghor allait personnellement s’investir en lui accordant une subvention spéciale de trois millions de Francs CFA.

En 1977, la  demande de brevet d’un vaccin anti lépreux est agréée. La polémique se tut. 

Les travaux purent ainsi continuer. La culture du bacille de Hansen ouvrait de nouveaux horizons, une meilleure connaissance de la maladie notamment.  

L’équipe entreprit d’éclaircir le mystère de la lèpre tuberculoïde qui est la seconde forme identifiée de la lèpre mais dont on n’arrivait pas à retrouver les bacilles chez les patients. Par la détermination du cycle vital du bacille de Hansen on put mettre en évidence les formes filtrables qui, grâce au microscope électronique, permirent d’établir la contagiosité, un moment niée puis acceptée, de la lèpre tuberculoïde.

Toutes ces péripéties montraient, dans le même temps, pourquoi les traitements chimiques mis en œuvre jusque là n’avaient que peu prospéré.

Ces résultats justifiaient également la lenteur et l’imperfection de l’action des substances chimiques utilisées, ainsi que de l’huile chaulmoogra. 

 

Si l’on considère que la plus grande entrave à la recherche de médicaments plus efficaces tenait à l’impossibilité d’obtenir in vitro la culture du bacille de Hansen, on comprend donc comment à partir de ce moment et logiquement,  la voie de la recherche de la réponse thérapeutique s’ouvrit d’elle-même.

 

De par sa formation botaniste,  Yvette Parès privilégia la piste des antibiogrammes. Des échantillons de plantes médicinales de la pharmacopée africaine réputées pour leurs vertus anti lépreuse furent sélectionnées. 

Un article intitulé « Action Antibiotique de quelques plantes médicinales de la pharmacopée sénégalaise sur les formes 2 de Mycobcetrium Leprae » signé par Yvette Pares, R. Boudet, Danièle Bourgoin-Legay, Geneviève Lepage et Jacqueline Essertier, avec la collaboration technique de A. Sanokho, paru dans les Annales de la Faculté des Sciences, Recueil des travaux du laboratoire de Recherches Biologiques sur la Lèpre, 1975 – Tome 1, fait un résumé des vérifications expérimentales de l’efficacité de 11 plantes recommandées dans les traitements traditionnels contre la lèpre.

L’article conclut à l’action antibiotique de certaines plantes tout en encourageant à une étude plus approfondie des plantes médicinales. Quoi de plus simple que de faire appel aux services d’un homme du sérail. C’était là une précaution élémentaire.  

La phytothérapie traditionnelle n’est pas un conte de fées. Elle peut constituer une alternative thérapeutique crédible. En tout cas Yvette Parès demanda à entrer en contact avec les thérapeutes les plus réputés dans ce domaine.

 Son collaborateur au Jardin Botanique de la Faculté des Sciences, Yoro Ba, parvint à établir le contact avec un grand thérapeute et homme très âgé, Dadi Diallo, qui voulut bien l’initier, ainsi, au savoir traditionnel africain des plantes médicinales.

Ainsi se constitua le trio fondateur de l’Hôpital Traditionnel de Keur Massar à la fin de l’année 1979.  

Les premiers pas de l’apprentissage furent ardus. Ils sont à la mesure du choc des cultures et d’une rencontre improbable, dans la chaleur exaspérante de la brousse africaine entre une femme et un homme, entre une scientifique occidentale accomplie et un savant africain au savoir ancien intimement enraciné aux valeurs traditionnelles de son milieu…Cette situation cocasse fut exploitée à souhait par les adversaires qui rivalisèrent de quolibets.

 

L’apprentissage démarre par des randonnées en brousse. Avant de tirer le maximum d’une plante, il faut apprendre à l’identifier et la cueillir en brousse. Repérer la zone de prédilection des différentes plantes ciblées et choisir les moments adéquats de leur récolte.

Dans cette étape précieuse, la providence mettra sur leur route Monsieur Gora Ndiaye du village de Keur Sega qui connaissait les plantes ainsi que la zone des Niayes comme sa poche. Son aide fut décisive dans la constitution des réserves de fruits, feuilles, racines et écorces des plantes nécessaires à la phase suivante.  

Le stock ainsi constitué, la préparation des médicaments est la prochaine étape. Demba Diallo, Mariétou Tall et Sira Goudiaby puis Diyé Ba, Yero Racine Diallo et Amadou Ba sont recrutés pour aider à la constitution des réserves de médicaments.

Ils s’occupent d’acheminer les commandes de plantes et substances acquises, de débiter, sécher et piler les plantes récoltées ainsi que d’aider à la préparation des médicaments.

Le travail reste confiné dans un laboratoire du Département de Biologie Végétale de la Faculté des Sciences offrant beaucoup de commodités.

Dadi Diallo indique de nombreuses recettes constituées d’une grande diversité de plantes et  destinées à maintes applications.

L’occasion est ainsi donnée à Mme Marcelle Andréde déployer tout son savoir-faire. Bientôt, diverses sortes de lotions antiseptiques, des confitures, des pommades, des huiles et des sirops vont venir compléter l’arsenal du maitre composé d’une très grande quantité d’infusions, de décoctions et de macérations à usages variés (fumigations, bains de pieds, boissons et emplâtres).

A présent, le grand moment pouvait être envisagé. Celui de traiter les patients atteints de la lèpre en appliquant les nouvelles considérations nées des avancées rendues possibles par les expériences menées en laboratoire. Mais comment établir un contact formel avec les patients dans un environnement particulièrement empreint d’hostilité ?  A l’évidence, rien ne serait pardonné à la moindre faute !

Par précaution, après le Président Senghor, le ministre de la santé en personne fut informé de cette nouvelle intention lors d’une audience. Aucune réaction de sa part. Qui ne dit mot, consent !

Dans le même temps, pour couvrir formellement et légalement cette nouvelle activité qui allait se dérouler essentiellement hors de l’Université, une association dénommée Rencontre des Médecines  fut créée.  

Menant comme à son habitude un travail de fourmi, Yoro Ba prit contact avec Badara Diagne du village de reclassement social de Peycouk, Papa Ibra Sow du village de reclassement social de  Sowane qui séjournaient régulièrement à Dakar. 

Ces derniers manifestèrent leur volonté de suivre la nouvelle thérapie. Ils en informèrent également parents et amis et on se retrouva avec un important lot de volontaires.          

 Deux maisons furent louées pour les accueillir à Ouakam puis à Camberene.

Face à la réprobation des voisins, Ouakam dut vite être fermée. Il faut dire qu’au contraire de Camberene, Ouakam était très populeux si bien que la présence des patients ne pouvait passer inaperçue. Après Ouakam, les patients furent transfères a Grand Yoff au quartier Arafat qui, tout aussi populeux, ne se montra guère hospitalier.

Le problème d’un site d’accueil pérenne se posait ainsi avec acuité. A l’évidence, il fallait un endroit complètement éloigné de la ville. Un lieu attira notre attention : La zone des Niayes. Située dans la lointaine banlieue de Dakar, encore peu peuplée, elle est dédiée au maraîchage et à l’arboriculture.

La providence voulut que Yoro Ba s’engage, un jour de juillet 1980, à la sortie du village de Keur Massar dans une allée de coquillages menant à l’intérieur des terres. Il repéra aussitôt des bâtiments délabrés, décombres d’une colonie agricole désaffectée. Grace à l’entregent du chef de village de Keur Massar d’alors, le propriétaire des lieux accepta de louer son terrain.  

Le transfert des patients de Grand Yoff soumis à une pression morale et physique terrible s’imposait rapidement. Les patients du groupe de grand Yoff accueillirent la nouvelle avec une grande joie.

Des travaux sommaires avaient rendu un bâtiment habitable. Ce premier pavillon porta le nom de Keur Sénégal. Il était composé d’un bâtiment principal de 3 grandes chambres flanquées de deux réduits et dans la cour, de quatre chambres, une cuisine et des toilettes.   

Le transfert s’organisa incessamment. Le Centre de soins anti lépreux de Keur Massar était né.

 

 

 

La pharmacie de l’hôpital traditionnel de Keur Massar 

Le travail d’occupation du terrain continuait. Il était rendu possible par les dons des organisations caritatives étrangères ainsi que de la Caritas. En particulier, l’arrivée de Aktion Canchanabury de Bochum (Allemagne) fut décisive. Cette organisation accepta, notamment, de prendre en charge les frais de fonctionnement de la nouvelle structure.

La renommée du centre était proportionnelle au nombre de demandes exprimées par des villages de reclassement social entiers et aussi d’individus provenant de tout le Sénégal pour bénéficier des soins.

On vantait aussi bien la qualité de l’accueil que l’efficacité des traitements prodigués.

L’aide inespérée de Caritas-Sénégal allait contribuer à consolider l’activité. Au delà de son appui ponctuel en vivres, il était le lien avec l’ONG allemande suscitée. Ces aides furent déterminantes pour le futur.

Il faut également saluer la contribution du préfet de Pikine ainsi que de la brigade de gendarmerie de Thiaroye qui ont systématiquement offert leurs différentes saisies aux pensionnaires.                    

 Malgré la réfection de deux nouveaux bâtiments, il fallut se rendre à l’évidence : on ne pouvait pas accueillir tous les patients sur place. 

En effet la prise en charge était suffisamment complexe et multiforme. Outre les soins, elle consistait aussi à fournir l’habillement, la nourriture et à assurer la blanchisserie.

En plus la situation d’extrême faiblesse de certains nouveaux patients demandait une prise en charge particulière dans tous les domaines.

Enfin, le nouvel endroit situé en pleine brousse, malgré les efforts consentis, offrait des conditions de vie austères. Il était distant de trois kilomètres, au moins, de la plus proche zone d’habitation ; on n’y disposait pas d’électricité, encore moins de téléphone et l’eau provenait de deux puits.      

L’option fut prise donc d’aller trouver les malades pour livrer des médicaments aux villages de lépreux qui en faisaient la demande. Des annexes y furent ouvertes, tenues par des personnes de leur choix qui avaient  au préalable reçu une formation au centre de Keur Massar. 

Après Dadi Diallo qui logeait au sein du centre, Abdoulaye Faty, un jeune guérisseur de Casamance avait également été recruté sur la recommandation du marabout de Beme, Marsassoum, Kemo Barro.  Il allait s’occuper des jeunes pensionnaires. A ce titre toujours, il aura la haute main sur les traitements préventifs anti lépreux auxquels étaient systématiquement astreints les enfants nés de parents ayant développé la lèpre.

Magueye Ngom, sur les conseils du grand guérisseur Tie Codou Ngom de Toubatoul, Khombole, était également venu en renfort. Il sera responsable des annexes. Les expéditions de médicaments au niveau des villages de reclassement social et des villages abritant un grand nombre de patients lépreux auront lieu tous les trois mois.  

L’équipe médicale allait se renforcer avec deux nouvelles arrivées en 1986 de Ameth Diaw et de Hamady Sylla en 1987.

Chacun d’entre eux sera assisté par une équipe chargée de la préparation des remèdes, leur conditionnement et leur administration aux patients d’une part, et d’autre part sera tenu de venir avec un disciple pour ne pas interrompre la chaine de transmission du savoir.

L’infrastructure comptait différents pavillons :

Le pavillon Aktion Canchanabury ou Keur Allemagne, Le pavillon Aliou SOW ou encore Keur Sénégal, le pavillon Sepp Fill ou Keur Autriche, Keur Toni Gundlach abritait les patients et personnels de service ainsi que les magasins de vivre. Les pavillons Keur Paris et Keur Saint Martin abritaient des salles de classe et les dortoirs des élèves (les enfants de lépreux ne pouvant pas être scolarisés avec les autres).

Des aires de reboisement et des périmètres de plantes fruitières sont aménagés autour de chaque pavillon. Du matériel agricole est acquis pour ceux qui veulent s’adonner aux travaux champêtres lors de la saison des pluies. Tout était fait de sorte que la communauté des patients puisse vivre dans des conditions voisines de leurs villages d’origine.

On demandait à tous les patients valides d’aider dans les diverses tâches entre la cuisine, l’infirmerie, l’encadrement des enfants, les soins infirmiers, la propreté des lieux, la blanchisserie, l’approvisionnement en eau, la maçonnerie, la menuiserie et la  préparation des médicaments. Ces occupations permettaient de gagner un pécule à la fin du mois pour satisfaire certains besoins. 

En dehors des horaires de travail, d’autres activités étaient offertes : couture et tricotage...

 Mieux, des réjouissances étaient organisées à l’occasion des fêtes républicaines et religieuses. La chapelle St Martin et la mosquée ainsi que la vaste esplanade devant Keur Allemagne en offraient le cadre.

Les enfants eurent la possibilité, dès la fin de l’année 1982, de fréquenter l’école. Des classes vont être successivement ouvertes pour accueillir les fils des pensionnaires mais aussi des enfants issus des villages de reclassement social de Mballing, Sowane, Koutal et Peycouk, entre autres, accueillis au sein de la structure pour suivre le traitement de la lèpre infantile.

L’école est à présent un des fleurons de la zone de Keur Massar. On compte parmi les anciens élèves, un médecin, des hauts fonctionnaires, des infirmiers et d’innombrables instituteurs…C’est que la lutte contre la lèpre infantile s’imposa très tôt comme voie royale pour briser la propagation de la lèpre. Pas moins de cent enfants intégrèrent l’école sur la base d’une liste établie par les chefs des villages concernés.

 

En 1984, à la demande générale, les consultations externes sont ouvertes.

Tout juste à l’entrée de la structure, chaque guérisseur se vit affecter un ensemble de cases destinées à ses consultations, la préparation et le stockage des médicaments. Il se retrouvait à la tête d’une équipe composée de son assistant, de laveuses de bouteilles et de préparateurs pharmaceutiques.

Cette nouvelle activité allait imprimer un nouveau rythme d’aménagement dans cette zone avec la construction de hangars de stockage de plantes, de lavage des bouteilles et de séchage des plantes. Un grand bâtiment va accueillir le moulin pour broyer le maïs des repas du soir des pensionnaires ainsi que les feuilles, écorces et racines utilisées par les guérisseurs.

L’hôpital Traditionnel de Keur Massar, c’est aussi et surtout les préparations médicamenteuses.

Les préparations obéissent aux trois modes : décoction, infusion et macération.

Elles se présentent sous forme de poudre, tisane, sirop, extrait, lotion, pommade, savon et huile.

Leur grand nombre rend compte de l’ampleur de la tâche et donne en même temps un aperçu sur la vivacité de la médecine traditionnelle au niveau de chaque recette.

Il convient plutôt de parler de traitements au pluriel car ils sont modulés en fonction du tableau clinique, de la forme de lèpre, du type de lésions et des désordres organiques et psychiques.  

Par ailleurs, on distingue les traitements pour adultes, enfants et femmes en âge de maternité.

Enfin, on distingue les traitements préventifs des traitements curatifs.

Le traitement curatif consiste à :

  1. Améliorer au préalable l’état général du patient

  2. Prescrire un premier traitement de courte durée

  3. Administrer le traitement de fond 

  4. Suivre le traitement final

  5.  Conclure par un traitement anti rechute.

Il s’administre :

  • par voie interne : décoction, macération, infusion, sirop, extraits, compléments alimentaires

  • par voie externe : bains de pieds et des mains, ablutions générales, fumigations, pommades, collyres, lotions 

 

Il n’existe pas de recette figée. Mais le savoir du guérisseur concerne une liste de plantes bien déterminées non toxiques.

A l’Hôpital Traditionnel de Keur Massar, la liste est une juxtaposition des différentes plantes considérées comme anti lépreuses par les différents guérisseurs. Leurs propriétés sont diverses : antibiotiques, diurétiques, laxatives, purgatives, anti-inflammatoires, anti ulcères, anti névrites, anti paralysies, anti œdémateuses, anti paresthésies, antalgiques, toniques, équilibrantes du psychisme, fébrifuges, vermifuges et anti palustres.

Certaines plantes sont substituables dans cette liste et elle comporte souvent une liste supplémentaire de plantes que l’on mélange pour obtenir l’effet désiré d’une plante non disponible.

Leur association ainsi que le mode de préparation dépend principalement de la disponibilité de la plante, liée à la saison ou la zone. Ainsi quand une plante est disponible en petite quantité on privilégiera sa formulation en extrait qui obéit à un esprit homéopathique.

En outre un équilibre est respecté dans les décoctions. Quelque soit, en effet, la diversité des plantes, ce sont les mêmes parties qui sont mises ensemble. Ainsi seules les feuilles, fruits, branchettes et plantes entières (herbacées) des plantes sont mises ensemble. Idem pour les écorces et les racines.

En outre, pendant l’hivernage, l’emploi des feuilles est préconisé, en milieu de saison sèche on recourra aux écorces et à son extrémité, on fera appel aux racines.

La diversification galénique des produits obéit au souci d’alléger le traitement pour le patient d’une part et d’autre part à celui d’économiser la ressource.

Le savon, la lotion antiseptique ou la pommade, par exemple, sont beaucoup plus commodes dans le traitement des affections dermatologiques et beaucoup moins coûteux que les bains à base de plantes qui ne sont ainsi prescrits que dans les cas extrêmes.

 

Ces travaux, les résultats auxquels ils ont abouti restent d’une brûlante actualité.

En effet, la lèpre est loin d’être éradiquée au Sénégal. On en dénombre, chaque année encore officiellement, 250 nouveaux cas. Les traitements antilépreux de l’hôpital de Keur Massar continuent d’être distribués gratuitement dans les rues de Dakar. 

 

L’œuvre d’Yvette Parès fut reconnue d’utilité publique par le Président de la République en 1985.

Il fut enregistré en 1987, un nombre record de 25 000 patients. Le centre de soins de Keur Massar devint dans la bouche du public, l’Hôpital Traditionnel de Keur Massar.

Un laboratoire de plus grande dimension, en prévision de la prochaine retraite du Pr Parès de l‘Université de Dakar, est installé dans un nouveau bâtiment construit en 1992, dont l’autre aile abrite la direction. 

Une pharmacie familiale, proposant à la vente des médicaments dits essentiels (antianémique, anti diarrhéique, antipaludéen, fortifiant) est ouverte en 1995. Son rayonnement va impacter de manière positive le travail du laboratoire. La fabrication des produits ne cessera plus, dès lors, de croitre. De nouvelles recherches sont entreprises pour offrir de nouvelles formes galéniques en réponse aux nouvelles maladies (Sida, maladie de Lyme, tuberculose résistante aux antibiotiques).

Dans la même veine, un jardin de plantes médicinales fut installé à partir de 2002. On peut parler de prémonition à ce sujet car deux ans plus tard, l’Hôpital traditionnel de Keur Massar allait être confronté à sa plus grande crise. Son assiette foncière (80hectares) suscitait des convoitises à cause du boom immobilier.

 

Un beau matin de janvier 2004, une horde de personnes belliqueuses armées jusqu’aux dents et à bord de bus investissent les lieux, sans crier gare. Les autorités domaniales de la zone, alertées, proposeront, sans aucune autre forme de procès, un redimensionnement foncier de l’Hôpital avec une rapidité suspecte. Aucune mesure de compensation ne fut prise. Le site fut morcelé dans une bamboula répugnante. Nous attendons toujours encore aujourd’hui de recevoir le bail du terrain ainsi que d’en connaître ses limites réelles, les autorités domaniales successives se faisant un malin plaisir de les remettre en cause pour se servir de manière éhontée.

Le ministre de la Santé de l’époque, Feu le Dr Issa Maye Samb, fut sensible à notre désarroi ; il nous alloua de façon très généreuse une subvention gouvernementale qui continua jusqu’en 2011. Ironie du sort, le dernier ministre de la santé, Modou Diagne Fada à nous l'accorder se trouvait être un ancien étudiant du Pr Yvette Parès.

Les périmètres de reboisement et vergers, sans compter les pavillons, l’école ainsi que diverses infrastructures médicales furent anéanties à jamais par les bulldozers. Une valeur in quantifiable en termes d’investissements financiers, de travail et de solidarité de la part d’Aktion Canchanabury, Caritas Autriche, le Secours Catholique de Paris ainsi que de centaines de personnes altruistes fut ainsi réduite à néant.

Les pensionnaires furent obligés de quitter les lieux dans la plus grande précipitation et chercher où loger leur progéniture souvent nombreuse. Ils reçurent comme pécule le montant de la braderie des tuiles et des tuyaux  du réseau d’adduction d’eau.

Ces douloureuses péripéties furent vécues avec beaucoup de peine.

Dès lors, le jardin acquit une nouvelle dimension. Il devenait la source principale d’approvisionnement en plantes. Il permettait aussi de respecter la sacro-sainte vocation charitable de l’institution qui était de respecter la modicité des prix des médicaments grâce à la production abondantes de plantes poussées sur place et au coût minime de leur fabrication. Dix ans après, les plantes composant toutes les tisanes produites par l’Hôpital sont toujours issues du jardin.

Le jardin botanique de l’Hôpital Traditionnel de Keur Massar est, aujourd’hui, consacré par la plupart des spécialistes comme le jardin le plus exhaustif du Sénégal. Les amis de la Nature, une autre ONG sénégalaise, aime y effectuer des visites et ont aidé à une opération de reboisement de plants de sclerocarya birrea.  

 

L’ère de l’hospitalisation se referma donc avec le départ forcé des pensionnaires en septembre 2006. L’Hôpital redevenait, de fait, un modeste centre de médecine traditionnelle. Mais ce nouveau statut lui permettait, aussi, de se consacrer davantage à sa mission : proposer une alternative thérapeutique crédible fondée sur la médecine traditionnelle africaine, et tous les acquis de l’expérience de trente trois ans de l’hôpital de Keur Massar.

Cette approche reposait sur beaucoup d’arguments relatifs aux possibilités financières des états africains, la qualité des produits pharmaceutiques disponibles grâce à l’hôpital ainsi que leur accessibilité géographique.

 

En 2010, à la suite du décès de Mme Parès, une nouvelle direction s’installa aux commandes de l’ONG RENCONTRE DES MEDECINES. Mme Geneviève Baumann en assurera la présidence jusqu’en 2013. Mme Anne de Constantin lui succèdera. La nouvelle équipe s’engagea fortement pour le rayonnement de la structure ainsi qu’une meilleure promotion de ses produits.

La conception de protocoles et la prise en charge de nouvelles maladies fut possible sous la supervision du Dr Beatrice Milbert.

Elle organisa, également, en 2012 et en 2013, des rencontres entre différents praticiens de santé et invita une sommité mondiale, le Pr Luc Montagnier qui reçut tous les honneurs de la Faculté de Médecine et de Pharmacie de l’Université Cheikh Anta DIOP de Dakar. Lors de cette visite à l’hôpital, Le Pr Luc Montagnier a rendu hommage au Pr Yvette Parès et à son œuvre.

Djibril Ba, Directeur de l’hôpital de Keur Massar